Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/516

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


reuse par l’amour et l’estime de tous ceux qui vous connaissent ; et moi, je traîne une misérable vie d’imposture, et ne dois les marques d’égards que je reçois qu’à un tissu de mensonges et de faussetés que le moindre accident peut faire découvrir. Il m’a présenté à sa famille depuis qu’il a hérité des biens de son père, comme la fille d’un noble écossais, banni à la suite des guerres du vicomte de Dundee : c’est le même Claverhouse, le favori de notre père, comme vous savez. Il dit que j’ai été élevée dans un couvent en Écosse ; à la vérité, j’ai vécu assez long-temps dans le pays pour que mon accent ne le démente pas. Mais quand un de nos compatriotes s’approche de nous, et commence à parler des diverses familles qui prirent part aux guerres de Dundee, et à me faire quelque question sur mes parents, et que je vois alors son regard se fixer sur le mien avec la plus pénible anxiété, je suis saisie d’un effroi qui m’expose au danger d’être découverte. J’ai échappé jusqu’à présent à ce péril, grâce à la politesse et au savoir-vivre, qui ne permettent pas dans le monde d’insister sur des questions qui paraissent embarrasser celui auquel on les adresse. Mais, hélas ! combien de temps cela peut-il durer ? Et si ce secret venait à se dévoiler, je deviendrais l’objet de sa haine pour lui avoir occasionné tant de honte !… Oh ! il me tuerait ; car, malgré tout l’amour qu’il a pour moi, il est maintenant aussi jaloux de l’honneur de sa famille qu’il y était jadis indifférent. Il y a quatre mois que je suis en Angleterre, et j’ai souvent été sur le point de vous écrire ; mais tels sont les dangers qui peuvent résulter de la perte d’une lettre et de la possibilité qu’elle vienne à tomber en d’autres mains, que jusqu’ici cette crainte m’avait toujours arrêtée ; mais en ce moment il faut que j’en coure la chance. La semaine dernière j’ai vu votre grand ami, le d. d’A. Il vint dans ma loge, et s’assit derrière moi. Il y eut quelque chose dans la pièce qui le fit souvenir de vous. Juste ciel ! il raconta votre voyage à Londres à tous ceux qui étaient dans la loge, mais c’était surtout à la malheureuse créature qui en avait été la cause qu’il s’adressait. Ah ! s’il avait su, s’il avait pu se douter près de qui il était assis ! à qui il racontait cette histoire ! J’endurai mon supplice avec le courage d’un Indien attaché au poteau où l’on déchire ses membres, et qui applaudit par un sourire à chaque nouvelle torture inventée par ses bourreaux. À la fin, Jeanie, ce que je souffrais devint au-dessus de mes forces, je m’évanouis, et mon mal fut attribué en partie à la chaleur du