Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/542

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elle comparait intérieurement la jeune fille au désespoir qu’elle avait vue sur un grabat dans la prison, n’attendant plus qu’une mort honteuse et violente, enfin proscrite et fugitive, errant à minuit sur le rivage de la mer, avec la femme charmante qu’elle avait devant les yeux, et qui réunissait à la beauté l’élégance des manières et le ton de la meilleure éducation. Ses traits, lorsque sa sœur mit son voile de côté, ne lui parurent pas aussi changés que l’ensemble de sa personne, l’expression de sa physionomie, son air et sa tournure… À l’extérieur, lady Staunton ressemblait à un de ces êtres favorisés de la nature et que n’a point froissés l’atteinte du chagrin… Et elle était tellement accoutumée à voir tous ceux qui l’entouraient s’empresser de satisfaire ses caprices, qu’elle paraissait presque s’attendre à ce qu’on lui évitât la peine de les manifester, et si peu habituée à la contradiction, qu’elle n’avait qu’à laisser entrevoir un désir pour que chacun se hâtât de s’y soumettre. Dès que la nuit approcha, elle se débarrassa de Duncan sans cérémonie, et lui donna son congé le plus poliment du monde et d’un air d’aisance et de nonchalance à la fois, sous prétexte qu’elle était excessivement fatiguée.

Lorsqu’il fut parti, sa sœur ne put s’empêcher de lui exprimer son étonnement du sang-froid et de la facilité avec lesquels elle avait soutenu son rôle.

« Je ne m’étonne pas que vous en soyez surprise, lui dit lady Staunton, car depuis le berceau, ma chère Jeanie, vous avez été la vérité même… mais songez que, depuis quinze ans, je vis dans l’imposture et le mensonge, et que j’ai eu le temps de m’habituer à mon rôle. »

En effet, malgré l’effusion de sensibilité excitée pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent leur réunion, mistress Butler trouva que les manières de sa sœur donnaient un démenti formel au ton d’abattement qui régnait dans sa correspondance… À la vérité, elle fut émue jusqu’aux larmes par la vue du tombeau de son père, que distinguait une modeste inscription, rappelant sa piété et sa probité ; mais des impressions plus légères, des souvenirs plus frivoles, avaient aussi leur empire sur elle. Elle prenait plaisir à visiter la laiterie où elle avait si long-temps secondé sa sœur, et elle fut si près de se trahir aux yeux de May Hettly en faisant voir qu’elle connaissait la fameuse recette du fromage de Dunlop, qu’elle se compara à Brededdin-Hassan que le visir son beau-père avait découvert à son rare