Page:Abensour - La Femme et le Féminisme avant la Révolution, 1923.djvu/461

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affaires de leur pays, est un droit que les hommes tiennent « non de leur sexe, mais de leur qualité d’êtres raisonnables qui leur est commune avec les femmes ».

D’ailleurs, une pratique constante n’a-t-elle pas consacré les droits des femmes ou tout au moins de certaines femmes ? Le règlement provisoire pour les élections aux assemblées provinciales ne stipule-t-il pas que les femmes, propriétaires de fiefs, auront les mêmes droits que les seigneurs, mais en les faisant exercer par des représentants ? Et voilà, dit Condorcet, qui sans doute ne se donne pas la peine de réfléchir aux raisons historiques d’une telle anomalie, voilà une injustice absurde et monstrueuse. On a fait dépendre le droit de cité pour les femmes « non de leur qualité de propriétaire, mais de la nature de leur propriété ». « Abolissons donc ce système suranné et décrétons que les femmes, comme les hommes, pourront jouir du droit de cité et l’exerceront dans des conditions à peu près semblables. » « Il serait juste d’établir que, dans le premier cas, la femme propriétaire peut nommer un représentant ; dans le second cas[1], elle concourrait à l’élection d’un député. »

Le féminisme de Condorcet est d’une nature toute particulière, D’abord, il ne doit se réaliser que dans une société réorganisée, suivant le système des physiocrates. Les vrais citoyens, les vraies citoyennes sont les propiétaires. Mais qui donc alors songe au suffrage universel ? Bien peu d’esprits éclairés, même parmi les philosophes.

Ensuite, si Condorcet veut bien admettre et professer que l’égalité politique des hommes et des femmes est conforme au droit naturel, il lui paraît difficile de soutenir que la femme, même propriétaire, doit user en personne des droits que lui confère sa qualité d’être raisonnable. C’est pourquoi il ne donne jamais à celle-ci que des droits politiques indirects.

C’est qu’en l’esprit de Condorcet se heurtent, sans doute, la logique et le préjugé. La logique qui, éclairée des lumières de la raison, lui commande d’admettre intégralement la capacité politique des femmes ; le préjugé universel (si universel que bien des philosophes le partagent), qui lui ordonne de la repousser.

Le plaidoyer de Condorcet mérite, néanmoins, d’attirer tout particulièrement l’attention, d’abord parce qu’il est, avant la Révolution française, la seule manifestation en faveur du droit politique des femmes, ensuite parce qu’il est l’ébauche d’une œuvre bien

  1. C’est-à-dire lorsqu’elle n’est pas propriétaire.