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JOURNAL DE MONSIEUR MURE

aussi longtemps qu’hier… Allez, musique !

L’orgue de Barbarie jouait maintenant une valse. Rapidement, les deux saltimbanques placèrent le tonneau au milieu, dans le sens de la longueur, en l’air sur deux supports. Puis, une chaise, droite et bien d’aplomb sur le tonneau. Et, debout sur la chaise, les bras croisés, tranquille et sûr de son influence sur la foule dont les têtes n’arrivaient qu’à ses pieds, dédaignant même de l’amuser avec la jonglerie des poids ce jour-là inutile, Fernand attendait ses cinq francs.

Tous les regards montaient vers lui. La clarté d’un réverbère, près de sa tête, faisait moutonner sa chevelure, contournait son cou puissant, moulait son torse, son ventre plat, ses reins larges ; tandis qu’à la lueur dansante des chandelles, ce qu’il avait de plus beau, les jambes, colossales de cuisse et de mollet, fines d’attaches, donnaient le rêve de deux vivantes cascades de muscles. Et, à sa vue, les employés n’allant pas au café par économie se sentaient tristes sans savoir, eux, pauvres de race, étriqués. Les ouvriers rentrant avec leurs outils se disaient qu’en jouissant d’un pareil biceps, dans leur partie, on aurait quelque part le patron, et l’on ferait crever d’envie les camarades. Et l’épicier du coin, tête nue, ventre en boule, mains dans les poches, calculait approximativement ce que le gaillard devait encore se faire, un soir dans l’autre. Puis, « il n’a que vingt-quatre