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LE RETOUR DE JACQUES CLOUARD

naient éveillé dans sa couchette. La maison de cordonnerie pour laquelle il travaillait avait la spécialité des chaussures de femmes : ne lui arrivait-il pas de rester en contemplation devant son œuvre, quelque mignonne et élégante bottine inachevée. Quel pied adorablement cambré chausserait-elle ? La verrait-on tournoyer dans un bal à l’extrémité d’une jambe faite au moule, courir furtivement à des rendez-vous d’amour ? Ces rendez-vous d’amour ne seraient jamais pour lui, une poignante mélancolie lui comprimait la poitrine.

Un soir, barrière de Clichy, en remontant à Montmartre après son travail, il s’arrêta au milieu d’un grand cercle de gens écoutant un couple, le mari et la femme, qui chantaient des romances patriotiques ou sentimentales. Tout à coup, il sentit une main presser la sienne. Une fille lui avait parlé à l’oreille. Et il s’était laissé entraîner chez celle-ci, dans une chambre honteuse d’hôtel garni. Pour quarante sous ! Il en était redescendu le cœur triste, avec un tel dégoût de l’amour à tant la séance, que, la timidité aidant, il était resté longtemps chaste. Puis, il s’était marié de bonne heure.

Marié, père de famille, il avait eu réellement pied dans la vie ; il avait connu un surcroît d’inquiétudes, de misères, avec, çà et la, des heures qui lui semblaient maintenant calmes et douces, embellies qu’elles devaient être par le souvenir.