Page:Anatole France - Les Contes de Jacques Tournebroche.djvu/124

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« J’apprécie, messieurs, ce que vous avez fait pour moi dans un sentiment d’humanité ; mais je ne puis vous en marquer mon contentement, car la vie à laquelle vous m’avez rendue est un mal haïssable et un cruel supplice. »

En entendant ces paroles, mon bon maître, dont le visage exprimait la compassion, sourit doucement, parce qu’il ne croyait pas que la vie fût à jamais haïssable pour une si jeune et jolie personne.

« Mon enfant, lui dit-il, les choses ne nous font point la même impression, selon qu’elles sont proches ou lointaines. Il n’est pas temps de vous désoler. Fait comme je suis et dans l’état où m’a réduit le temps injurieux, je supporte la vie où j’ai pour plaisirs de traduire du grec et de dîner quelquefois avec d’assez honnêtes gens. Regardez-moi, mademoiselle, et dites-moi si vous consentiriez à vivre dans les mêmes conditions que moi ? »

Elle le regarda ; ses yeux s’égayèrent presque, et elle secoua la tête. Puis, reprenant sa tristesse et sa désolation, elle dit :