Page:Anatole France - Les Contes de Jacques Tournebroche.djvu/152

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Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l’eau sur les pieds et sur les mains pour effacer la poussière qui les souillait, il saisit entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l’autel et commença à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes ni aux enfants le soin de préparer le repas ; et, à l’exemple des rois, il faisait cuire lui-même la chair des animaux.

Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les brindilles de bois sec jusqu’à ce qu’un Dieu les enveloppât de flammes. La flamme ayant jailli, le vieillard y jeta les chairs découpées, qu’il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses talons, il respirait l’âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait les larmes des yeux ; mais son esprit n’en était point irrité, à cause de l’habitude, et parce que cette fumée était signe d’abondance. À mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son côté, la