Page:Anatole France - Les Contes de Jacques Tournebroche.djvu/166

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l’avait appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne mêlerai point de mensonges aux antiques récits.

Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu’il avait appris dès l’enfance, il avait coutume d’ajouter des vers pris dans d’autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n’avouait pas qu’ils étaient son ouvrage de peur qu’on n’y trouvât à redire. Les héros lui demandaient de préférence des récits anciens qu’ils croyaient dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi, quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait soigneusement l’origine. Et comme il était très bon poète et qu’il observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient en rien de ceux des aïeux ; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en beauté, et dignes, dès leur naissance, d’une gloire immortelle.