Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/112

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musical de Richard Wagner. Or, tout auprès d’elle, avait surgi la philosophie de Schopenhauer. Les deux œuvres se rejoignaient. Elles étaient traduisibles l’une dans l’autre ; et sur le sens général de la vie des mondes elles apportaient les mêmes affirmations.

Nietzsche considère que son problème propre est de chercher les raisons de l’étrange coïncidence. S’est-elle produite sous des auspices favorables ? N’a-t-on jamais vu une civilisation artiste se dessécher par l’abus de la philosophie ? Ou bien la présence du philosophe est-elle indispensable à une civilisation ? La splendeur des Grecs a duré tant que les philosophes se sont préoccupés de la vie sociale, artistique et religieuse des cités. Du jour où la philosophie s’est détournée delà cité grecque, c’en fut fait de la Grèce. À ce compte, c’est peut-être un très mauvais signe que l’avènement d’un philosophe. Quand le philosophe paraît, c’est qu’une société en détresse l’appelle, comme un médecin ; mais, sans doute, ce serait un plus mauvais signe qu’à ce moment il ne parût point.

Or Schopenhauer est venu ; et le premier, il a renoué avec la philosophie présocratique la conversation interrompue depuis des siècles. Que veut dire la venue de Schopenhauer ? Et, le maître mort, à quoi sont tenus ses disciples ? Questions qui pour Nietzsche renfermaient le sens de sa destinée propre. Lepliilosophe est l’homme qui, dans sa destinée, sait lire les destinées de toute vie [1]. Une voix intérieure disait à Nietzsche : « Tu es philosophe. » Et il comprenait, avec un juvénile sentiment de sa responsabilité : « C’est donc que mon peuple malade m’appelle pour sa guérison. Allons au secours de mon peuple. »

  1. « Lis ta vie et comprends par elle les hiéroglyphes de la vie universelle. » — Schopenhauer als Erzieher, § 3. (W., I, 410.)