Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/117

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suffisait à provoquer la réflexion. L’agrandissement des cités, la conquête, le commerce, mettaient en présence des mythologies diverses. Comment concilier le culte des vieux Titans avec le culte des dieux Olympiens survenus depuis ? Et, à côté des cultes publics, n’y avait-il pas des mystères importés en secret et de loin pour satisfaire les passions ascétiques et pessimistes ? Il s’est fondé sans doute à Delphes une école de théologie qui a établi la trêve des dieux, et qui a dressé la liste des dieux honorés dans toutes les cités. Mais l’obligation de concilier les mythologies reconnues avec les théogonies des sectes orphiques ne faisait-elle pas de chaque initié un philosophe ? Si la Grèce était menacée de périr par le heurt des passions eifrénées qui régnaient dans ses cités, ne fallait-il pas déraciner aussi les mythes sanglants dont leur tradition vivait ?

La forme heureuse des dieux de Phidias s’était dégagée lentement des troncs d’arbre mal dégrossis que vénérait la Grèce barbare. La philosophie fait plus : Par elle, la pensée des dieux se dégage de l’enveloppe mystique elle-même. Elle y réussit en utilisant toutes les ressources de l’âme humaine, c’est-à-dire qu’elle n’y parvient pas sans anthropomorphisme. L’homme ne peut mesurer qu’à sa toise l’inconnu qui l’entoure. Il pense le mystère de trois façons : 1o Il l’imagine dans une forme d’art ; 2o il le sent par le sentiment moral ; 3o il le pense en termes intellectuels. La tragédie avait créé le grand langage mythique, qui fait deviner derrière de grandes images l’énigme tragique des mondes. Les philosophes présocratiques ont créé de grandes métaphores morales et logiques destinées à rendre cette énigme accessible au cœur et à la pensée.