Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/141

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jusqu’à ceux qui traduisent l’absolue lamentation. Elle exprime la quintessence des émotions. Et comme elle les traduit, sans toucher au contour matériel des choses ou aux linéaments abstraits des idées, l’occasion n’est-elle pas propice pour affirmer qu’elle décrit non pas la vie humaine seulement, mais toute vie ; qu’elle est la représentation du vouloir-vivre lui-même, avec son flux et son reflux, et avec ces images qui flottent, îlots de songe surgis un instant, sur la mer où nous voguons et où il ne sera donné à aucun de nous d’atterrir ?

Nietzsche n’a rien abandonné de la doctrine. Il la retrouvera dans Wagner, fortifiée de la compétence et soulevée par le souffle passionné du plus savant et du plus ambitieux musicien. Il lui restait à justifier le drame musical dont Schopenhauer n’avait pas l’idée, et qu’il eût répudié pour s’en tenir à la pure musique symphonique. Mais il est sûr que cette métaphysique musicale a enfoncé Nietzsche davantage dans ce schopenhauréisme outré qui lui servira à ruiner Schopenhauer. S’il existe un art qui reproduit, avec plus d’intensité que toute connaissance et toute pratique, l’activité profonde de l’univers ; si la vision artiste est une représentation plus précise et plus claire que les représentations dont le vouloir se donne le spectacle dans la vie ; si l’art guérit le vouloir, au moins pour un temps, tandis qu’aucune joie de l’action ne peut le consoler jamais, comment ne pas dire que les illusions de l’art sont plus réelles qu’aucune réalité ?

Schopenhauer le pensait ; et il n’osait tirer de cette pensée sa conséquence inévitable, à savoir qu’il n’y a rien par delà les apparences. Le phénoménisme est la vérité totale. La force d’enthousiasme, qui nous vient de quelques images éclatantes ou sonores, nous donne le pressentiment de l’absolue libération. Donc le vouloir s’épuise dans cette création d’images. Il n’est pas cette réalité transcendante