Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/166

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la pensée est, à l’origine inconsistante, incomplètement dégagée des brumes de l’instinct : « Outil vagabond, dangereux et téméraire, corps vain qui n’a pas su être saisi et asséné[1] », disait Montaigne, avant de savoir comme Nietzsche par quelles épreuves une lente évolution biologique a peu à peu consolidé ce corps spirituel et adapté ses organes. Des poussées de passion purement animales aujourd’hui encore, font dévier les réactions lentement apprises. Combien d’émotions « nous animent vers les créances ! » Que de « cupidités » entrent même dans les travaux et veillées des philosophes et leur voilent la vérité pure [2] ! Que d’imposteurs savent exploiter notre passion du nouveau, si respectable, mais si aisément transformée en goût de l’étrangeté fabuleuse ? La suspicion, que Montaigne nourrit à l’endroit de toute prêtrise, Nietzsche l’aura comme lui [3] et il lui prendra l’idée qu’il y a danger à user de la pensée, mais que la pensée découvre elle-même les limites qui lui sont salutaires.

La pensée disciplinée qui bride notre esprit, et y « joint l’ordre et la mesure », « s’appelle raison », selon Montaigne ; et il ne conçoit pas que la philosophie puisse avoir un autre emploi que de donner à cette raison « la souveraine maîtrise de notre âme » [4]. Cette raison, toutefois, comment la définir ? Elle consiste à tâcher de regarder les choses « telles qu’elles sont en elles-mêmes », sans nous laisser tourmenter par l’opinion que nous en avons ; à les considérer « dans leurs qualités et utilités », à cesser d’appeler valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons [5]. Voilà la limite où Montaigne et Nietzsche se sépareront. Quelques années,

  1. Essais, II, 210.
  2. Ibid., I, 223, 225.
  3. Ibid., I, 282. « Le vray champ et sujet de l’imposture, sont les choses incognues ; l’étrangeté même donne crédit. »
  4. Ibid., II, 455.
  5. Ibid., I, 332, 351.