Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/222

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On peut serrer de plus près cette ressemblance. Chamfort distinguait deux classes de moralistes et de politiques, ceux « qui n’ont vu la nature humaine que du coté odieux ou ridicule, et ceux qui ne l’ont vue que du bon côté et dans sa perfection [1] » ; Nietzsche dressera des tableaux comparatifs, classera les esprits par types, selon leur valeur de force ou leur débilité décadente. Sans relâche, il recommence cette classification, refait sa comptabilité des valeurs, énumérant les déformations subtiles que l’amollissement ou la lâcheté peuvent avoir fait subir aux idéals les plus hauts [2]. Entre les énumérations de Chamfort et celles de Nietzsche les coïncidences abondent : Chamfort ne veut pas s’en tenir aux résultats de Montaigne, de la Rochefoucauld, de Swift, de Mandeville, d’Helvétius, « qui ne connaissent pas le palais dont ils n’ont vu que les latrines ». Il ne sera pas non plus avec les enthousiastes qui détournent les yeux de ce qui les offense et n’en existe pas moins. Cette absence de scrupule, cette audace irrespectueuse de la recherche, n’est-ce pas là ce que Nietzsche a le plus respecté dans les moralistes français? Et ce qu’il aie plus cherché à dissiper, n’est-ce pas le sortilège, par lequel la morale, Circé éternelle des philosophes, savait écarter de son domaine les investigations de la critique ? Mais son palais embelli par le mirage de l’enthousiasme, il ne faut pas seulement en décrire les cloaques; c’est toute son architecture « qui menace ruine ou qui déjà est en décombre », selon Nietzsche [3]. L’humanité n’est pas seulement de l’inconnu où il faut s’orienter; c’est de la corruption à

  1. Maximes et Pensées, p. 278.
  2. V. p. sq. la classification des formes du pessimisme. Wille zur Macht, livre II, ou le classement des moralistes, fragments posthumes de Jenseits (1883-87), § 198. (W., XIV, .316.)
  3. Morgenröthe, préface de 1887, § 3. (W., , 5).