Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/257

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


posées. Mais sitôt débarqué à Florence, il se sentait « dans une sorte d’extase » et « à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes ». Sitôt à Rome, il confesse : « Quelle surprise de parler de ce qu’on aime ! » Il veut qu’on analyse sèchement et, la page d’après, soutient que « pour comprendre les discussions de ce genre, il faut avoir de l’âme » [1]. Il a le souci d’éliminer tout platonisme [2] ; et il déborde d’amour. Est-ce contradictoire ? Non. Car dans le platonisme, il ne combat pas la passion, l’ἔρως, qui attache l’esprit aux idées comme par un lien charnel. Il ne combat que le beau idéal absolu. Il affirme autant de « beaux idéals » différents que de caractères et de goûts divers [3].

La partie scientifique de sa théorie des beaux-arts touche à la réalisation, et aux « mobiles des actes ». Une œuvre d’art vraie traduit un besoin vrai, une utilité, souvent petite dans les arts mineurs, profonde dans les arts majeure. Mais les chefs-d’œuvre les plus hauts ne sont jamais enfantés que par l’énergie des passions. Les Anciens ont donné l’exemple ; et c’est leur exemple qu’il faut suivre en exprimant dans l’art nos propres besoins, nos passions à nous, non en imitant leurs formes. Un vase étrusque, par la justesse de son contour, par la position de ses anses, joint l’utile à l’agréable, sans ornement superfétatif. « Chez les Anciens, le beau n’est que la saillie de l’utile [4]. » L’architecte qui a bâti le Colysée s’est gardé de le surcharger d’effets de décoration. Tout est simplicité et solidité, comme il convient à un édifice destiné à contenir tout un peuple ; et c’est pourquoi ses immenses blocs

  1. Rome, Naples et Florence, p. 207. — Promenades dans Rome, I, 24 ; II. p. 438.
  2. Racine et Shakespeare, pp. 106, 108.
  3. Rome, Naples et Florence, pp. 210, 253. — Promenades dans Rome, I, p. 31.
  4. Rome, Naples et Florence, pp. 210, 253. — Promenades dans Rome, I, p. 31.