Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/312

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l’esprit eussent été possibles où que ce fût. En ce sens notre humanité d’aujourd’hui, dont la plante aurait poussé difficilement dans l’Europe moderne, n’a pas lieu de se trop lamenter sur ce reste de mœurs asiatiques chez les anciens habitants de la Grèce et de l’Italie. Il y aurait contradiction à faire des reproches à une humanité antérieure qui a dû créer d’abord, en asservissant des hommes, les conditions du loisir intelligent, sans lequel notre humanité haute et affinée aurait pu naître [1]. » Faut-il condamner la civilisation, si elle est achetée à ce prix sanglant ? Il faut, dit Nietzsche, condamner la vie. Elle n’aurait pas été meilleure par l’absence de la civilisation, mais la civilisation a enfanté l’art, qui apporte au mal de vivre, sinon un remède, du moins une consolation. Les Grecs ont senti, d’un instinct profond, ce néant de l’existence, et c’est ce qui a fait d’eux le peuple le plus artiste qui fut jamais.

Il reste pourtant un fait surprenant auquel Burckhardt et Nietzsche se heurtent tous deux : c’est cette mésestime qui chez les Grecs ravalait les artistes au rang de manœuvres. Tous deux sont arrêtés par le texte fameux et brutal de Plutarque à ce sujet [2]. Burckhardt fait de vains efforts pour tergiverser [3]. Il est mal à l’aise

  1. Le passage est pris dans F.-A. Wolf, Darstellung der Altertumswissenschaften, 1807. V. aussi Kleine Schriften, t. II, 875, note, et le t. VI des Vorlesungen über Allertumswissenschaft., p. 183 sq.
  2. Plutarque, Vie de Périclès, 1-2, trad. Amyot. « N’y eut jamais jeune homme de bon cueur et de gentille nature, qui en regardant l’image de Jupiter, laquelle est en la ville de Pise, souhaittast devenir Phidias, ny Polycletus en regardant celle de Juno qui est en Argos, ne qui desirast estre Anacreon, ou Philemon, ou Archilochus pour avoir quelquefois pris plaisir à lire leurs œuvres… Bien souvant prenant plaisir à l’œuvre, nous en mesprisons l’ouvrier, comme es compositions des parfums et es teintures de pourpre : car nous nous délectons de l’un et de l’autre et neantmoins estimons les perfumiers et teinturiers personnes viles et mechaniques. »
  3. Il fait remarquer que Plutarque ne cite pas un tragique parmi