Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/380

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Pour savoir d’où elles leur viennent, il fallait consulter les philosophes. Ils complètent le message des poètes par une importante révélation.

Selon la pensée classique, le vrai poète en nous est le cœur, tandis que la pensée réfléchie ne prépare que les attitudes et les actes qui mime au dehors nos émotions. Les philosophes romantiques de l’Allemagne ajoutent que toutes les âmes et toutes les pensées individuelles se soudent en une grande âme impersonnelle qui a son imagination, sa mémoire, son intelligence, son vouloir. Cette pensée collective, cette « âme suprême », vient aimanter les pensées des hommes, et c’est d’elle que sortent leurs plus glorieuses visions. Mieux encore, elle plonge elle-même, comme l’avait vu la métaphysique allemande depuis Baader et Schelling, Novalis et Schopenhauer, dans une « âme universelle », où vivent initialement tous nos vouloirs, tous nos songes et nos âmes mêmes. Cette région des idées, nous ne la connaissons pas par raison, mais parfois nous y avons accès dans une intuition mystique. Le résidu de platonisme que Nietzsche conserve longtemps de la philosophie allemande est cette croyance en une étoffe vivante et pensante du monde ; en une région ténébreuse où s’enfantent les idées, mais d’abord sous la forme de qualités pures, qui s’incarneront dans des âmes individuelles.

Cette révélation saisit Nietzsche d’un enthousiasme frissonnant. Elle fait le fond de son dégoût du monde, comme chez ses maîtres. Le scepticisme rationaliste dont il use n’est que l’attitude militante de cet impérieux mysticisme.

II

Mme de Staël avait dit : « Quand la philosophie fait des progrès, tout marche avec elle : les sentiments se