Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/52

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destructeur qui approche. Seule, elle est triste dans sa clairvoyance et traîne sa douloureuse destinée de voyante.


Nur der Irrtum ist das Leben
Und das Wissen ist der Tod.


Mais ces affabulations imagées ont pour mission, chez Schiller, d’illustrer une doctrine à laquelle il reste fidèle depuis sa jeunesse. La vérité sur le monde et sur la société, si nous la connaissions toute, détruirait en nous l’illusion vitale. Il serait à craindre que la majorité des hommes, imprégnée de cette science, n’abdiquât la vie. C’est cela précisément qui a été le tourment de Nietzsche à l’époque où il se demandait quelles conséquences lointaines résulteraient d’une liberté absolue de l’esprit. Et il a conclu, comme Schiller, que la science ne donnerait à la majorité des hommes que désespoir.

Elle inspire ce désespoir aux âmes d’élite aussi ; mais en elles ce désespoir peut être une force, et un grand remède. Dans sa lutte contre les puissances formidables du mal, l’homme peut-être succombera, mais il prend conscience de sa liberté. Cette conscience, qui s’acquiert en affrontant la mort, est une récompense qui rachète toutes les souffrances et la mort même. À mesure que notre sensibilité se sent plus opprimée par la puissance des forces naturelles, notre pensée prend un essor d’autant plus illimité qu’il est plus intérieur. Les grandes ballades et les tragédies de Schiller enseignent cette doctrine. Et une grande consolation, a-t-il pensé, devait sortir pour tous les hommes de ce spectacle de la liberté, victorieuse alors même que le corps périt.

La philosophie tragique de Nietzsche a un de ses points de départ dans le traité de Schiller sur le Pathétique et dans l’approfondissement de cette notion du tragique par Schopenhauer. C’est pourquoi Nietzsche a observé si