Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/102

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vèrent à redire à cette apparition. Le dieu irrité les rendit folles, c’est-à-dire les plongea dans l’extase dionysiaque ; et l’oracle consulté prescrivit, pour les guérir, le culte de Dionysos Melanaegis [1]. Légende où se traduit, comme dans une foule de légendes pareilles, la progressive avance du culte. On a peur du dieu dont l’ascendant sur les âmes les prive de raison. Mais aucune résistance ne dure, et le plus sûr moyen de limiter les ravages de la démence est, pour les cités, d’adopter le dieu qui, autrement, suivrait son chemin occulte.

Il est le dieu des fêtes orgiaques. Il a forme de bête, comme il convient à un dieu très ancien : et c’est sous les espèces d’un bouc ou d’un chevreuil qu’on l’égorge. Les initiés alors se nourrissent de sa chair et de son sang, pour avoir en eux sa force divine. Le seul fait de se vêtir de la peau de l’animal dionysiaque, le chevreuil ou le bouc, assure aux mystes du cortège orgiaque la participation magique à son essence surnaturelle. Les fêtes triennales des Thyiades ne sont qu’un de ces cultes, le plus important que reconnut la religion officielle en Attique. Il y en a eu de plus humbles et de plus cachés. Il n’est pas douteux que, dans tous ces cultes, le nom de τράγοι (boucs) ne désignât tous ceux que la peau de bouc marquait comme investis de la fonction cultuelle [2].

Comme tous les dieux de la mort, comme Hermès Psychopompe, Coré ou Perséphatta, Dionysos est aussi un démon de la végétation. Il apparaît quand la terre redevient féconde. Ce n’est pas un hasard si l’une des fêtes de

  1. Farnell, Cults, V, 151, 299.
  2. W. Schmidt et Ridgeway n’ont rien voulu reconnaître de cultuel dans la peau de bouc, vêtement, disent-ils, humble entre tous, des pâtres attiques. Il y a là de l’excès. V. les textes réunis par Farnell, Cults, V, 232 sq., 303 ; la discussion de Nilsson, Neue Jahrb. f. d. klass. Altertum, 1911, p. 689 sq. ; et celle de Jane E. Harrison, Themis, pp. 42-48 ; 158-211.