Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/118

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I. — Les anthropomorphismes logiques de la philosophie primitive.


Le premier langage philosophique fut créé le jour où Thalès énonça cette simple proposition : « L’origine et le sein maternel de toutes choses, c’est l’eau. » Cette proposition nous paraît chimiquement absurde. Elle est d’une importance capitale : 1o En ce qu’elle énonce une proposition sur l’origine du monde ; 2o en ce qu’elle l’énonce sans mythe ; 3o en ce qu’elle s’élève d’emblée à l’idée de l’unité de substance. Tout cela, la phrase de Thalès le balbutie ; mais son balbutiement est philosophique. Dès cette phrase, c’en est fait de l’allégorie poétique, trempée encore de croyance. Comment ne pas se souvenir de Phérécyde pour qui la terre est un chêne ailé, et planant dans les airs, et que Zeus a recouvert d’un vêtement brodé de fleuves et de mers [1] ? Dès cette phrase, c’en est fait, et non moins complètement, des sciences spéciales, qui ne sont même pas encore constituées, et de l’empirisme qui les fonde. Le philosophe est l’esprit qui choisit. Toutes les ondes sonores de l’univers le traversent ; elles dessinent à la surface de son esprit comme des rides et des dessins métaphoriques. Ses intuitions le figent pour un temps comme en attitudes d’hypnose, qui disent sa réaction devant la vie, comme chez le poète dramatique les gestes des personnages et leurs paroles disent sa vision, sans l’épuiser. Nietzsche s’efforce de décrire, pour les principaux philosophes, ce geste symbolique où leur pensée s’accuse, et ne s’analyse pas [2].

  1. Die Philosophie im trag. Zeitalter, § 3. (W., X, 23.) — On ne peut guère s’empêcher de songer à Jules Girard, Le sentiment religieux en Grèce, p. 268 sq. Cependant Nietzsche était averti d’autre part par ses lectures d’Hésiode et de Suidas.
  2. Ibid., §§ 3, 200. (W., X, 23-25, 235, 236.)