Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/137

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toujours et ne conseille jamais. Il n’y a pour lui de vérité que dans ses négations ; et la dernière vérité est seulement ce qui n’est pas niable.

Il y avait eu jusque-là la coutume vivante, la morale traditionnelle, la pratique naturellement inventive des gens bien nés, des praticiens exercés, des artistes doués. Pour Socrate rien ne vaut que d’agir avec la conscience claire de ce qu’on veut et avec l’intelligence claire des moyens qui réalisent ce vouloir. Agir avec cette connaissance claire, c’est agir bien, et selon la vertu. Hors de là, rien ne compte : ni le talent ni le succès. Or, la vertu n’est pas attachée à des qualités héréditaires, aux pratiques recommandées par la cité et usitées dans le métier, ou à la noblesse d’un tempérament privilégié. Elle se fait de toutes pièces en chaque individu, par le savoir qu’il en a [1] ; et ce savoir seul mène au bonheur avec sûreté.

Muni de cette certitude arrogante, et avec une simplicité simulée qui masque un orgueil sans second, Socrate approche les hommes d’Etat, les artistes, les poètes, les artisans. Il trouve des hommes qui pratiquent leur métier, mais qui ne savent pas les raisons de cette pratique. Il aborde les sophistes professionnels, théoriciens salariés de la puissance établie, de la force, de l’égoïsme ; et il ne trouve pas plus de consistance à leur art de raisonner. Ce qui règne, c’est donc le désordre des notions morales. Dans ce chaos intérieur, comme Anaxagore dans le monde, Socrate veut introduire l’ordre. Il invente une mathématique des concepts moraux. Il est le premier logicien des cas de conscience et comme un pythagoricien de l’âme.

Pourquoi donc Nietzsche, si favorable à Pythagore, a-t-il attaqué Socrate avec violence ? La victoire de la

  1. Sokrates und die Tragödie. W., IX, 57.)