Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/139

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conclu qu’il n’y avait ni unité ni fixité dans l’être extérieur : Il n’y en a que dans les concepts [1]. Nous ignorons ce que Socrate eût pensé d’une science conceptuelle de la nature, s’il avait pu la voir constituée.

3o Socrate, en sa qualité de rationaliste pur, est l’optimiste par excellence. C’est le dernier grief de Nietzsche. Et il est sûr que si la vie est gouvernable par le savoir, il n’y a plus en elle de mystère à redouter. Pourquoi désespérer, si la conduite humaine, pénétrable à l’esprit, se trouve corrigible aussi par lui ; et si cette action de l’esprit en nous assurant les vertus les plus hautes, le renoncement, l’héroïsme, le calme de l’àme, tourne naturellement au bien ? De toutes les formes de la sérénité grecque si lentement conquise, celle de Socrate, sûre de créer consciemment des hommes d’élite, fut la plus propre à séduire la curiosité ambitieuse des jeunes âmes.

Est-ce une raison de le haïr après deux mille ans ? Un sentiment différent se fera jour en Nietzsche quand il aura appris de Jacob Burckhardt que les aristocrates vrais en Grèce, ce sont les rationalistes [2]. Socrate, plébéien de naissance, fut donc un aristocrate de l’esprit. La démocratie d’Athènes ne s’y est pas trompée, puisqu’elle l’a traduit en jugement. Mais Nietzsche, même quand il hait, est sensible à l’héroïsme. Pour Socrate, accusé par lui des vices mentaux les plus honteux qui aient déformé l’esprit grec, Nietzsche retrouve, quand il entre dans la mort, les paroles de Grote : « Sa mort est grandiose comme une lueur de couchant somptueuse et sereine [3]. »

  1. Cette portée logique de la philosophie de Socrate est fortement contestée aujourd’hui, surtout par H. Maier, Sokrates, 19, et U. von Wilamowitz-Moellendorf, Platon, 1920, t. I, 109 sq.
  2. V. Les Précurseurs de Nietzsche, p. 317.
  3. Philologica, t. III, 233.