Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/141

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volontaire. Et si le rationalisme a aussi son pathétique héroïque, s’il a cet attrait, qui a poussé vers la morale philosophique les âmes les meilleures et les plus réfléchies de tous les siècles, Nietzsche sait, en 1876, qu’il le doit à la gravité « prophétique et sacerdotale » avec laquelle Socrate a su défendre ses convictions jusqu’à la ciguë [1].

Cette décadence de la philosophie que Nietzsche cherche donc en vain dans Socrate, il faut de toute nécessité (car il y a une logique dans l’aberration) la chercher ensuite dans l’héritier le plus grand de tous les systèmes antérieurs, dans Platon. À quelle hauteur ne se fût-il pas élevé, se demande Nietzsche, sans cette paralysie qui lui vient de la corruption socratique ? Car il avait un esprit fait à souhait pour donner à la philosophie grecque son achèvement. Platon est imbu de la tradition et il la dépasse. Il conçoit l’État « hyperhellénique ». Mais au moment décisif, il est saisi, lui aussi, de l’instinct tyrannique des Grecs. Il veut imposer sa réforme par la contrainte. Il s’adresse à un despote étranger pour réformer ses concitoyens. La présomption folle de l’omniscience rationaliste pousse dans la trahison le plus grand des socratiques. Après lui, c’est la foule des sectes qui se détournent de la vie publique ; et la réforme devient à jamais impossible.

Assurément cette façon de raisonner ne convainc pas. On ne voit pas pourquoi Socrate seul serait responsable de la synthèse platonicienne, où Héraclite entre pour une part, et Pythagore pour une troisième. Il est sans doute exagéré de rendre responsable du goût croissant des sectes tardives pour l’ataraxie philosophique, le philosophe qui fut avant tout fanatique d’action. Il y a là un secret, très personnel à Nietzsche, qu’il nous faudra

  1. Philologica, III, 229.