Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/152

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que peut-elle être, sinon une loi de vie, un art d’unifier nos actes selon un certain style, une façon d’interpréter les accidents de l’existence et de les utiliser en vue d’une œuvre une ? Or, où sont les philosophes, parmi les modernes, dont la vie offre ce rythme exemplaire ? Nietzsche les juge tumultueux et de goût grossier, pressés d’écrire comme des journalistes, indécents jusqu’à enseigner leur pensée avant qu’elle soit mûre, et par surcroit une pensée vénale. Les plus grands, Kant et Schopenhauer, désintéressés vraiment, ne sont pas sans reproche. Leur vie reste contemplative. Elle reste science. Chez Schopenhauer, elle n’est pas même très pure. Il s’y mêle une déplaisante jalousie du succès d’autrui, une amertume âpre. Or, si le plus grand des philosophes de notre temps ne donne pas l’exemple de la sagesse, qui le donnera ? Ne nous faudra-t-il pas une circonspection décuplée pour entendre la leçon que Nietzsche, dans Schopenhauer als Erzieher, prétendra tirer de son maître préféré ?


II. — Le philosophe-type parmi les modernes.


Il n’y a peut-être pas d’existence plus dénuée de grandeur, moins instructive philosophiquement que la vie si douillette et acrimonieuse de Schopenhauer. Nietzsche semble ne s’en être pas douté. On peut compatir à l’enfance et à l’adolescence opprimées du philosophe. La grande souffrance à laquelle le prédestinait son ascendance médiocre et tarée, son père atrabilaire et violent qui se tua dans un accès de folie, Nietzsche ne la devine pas. Ce commerçant fruste de Dantzig, qui rudoie l’enfant frêle et méditatif, Nietzsche nous l’offre comme un modèle de vertu et de virilité républicaines [1]. Il garda toute son

  1. Schopenhauer als Erzieher, § 7. (W., I, 471.)