Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/154

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Accordons que le philosophe adolescent n’a pas été d’emblée destiné au fonctionnarisme. Mais Schopenhauer n’a-t-il pas, comme tout Allemand cultivé d’alors, essayé de la carrière professorale ? Sa promotion au doctorat a eu lieu dans les formes. Il a été privat-docent comme un autre. S’il s’est découragé, s’il a pu ne pas faire de la philosophie son gagne-pain, c’a été pour lui une commodité, non pas une gloire. Mais qui contestera que la dure vie, la pauvreté d’un Fichte ait trempé autrement son caractère ? Et quand Fichte a-t-il jamais sacrifié une conviction à la persécution des prédicants, à la faiblesse des gouvernements complices, ou à la souffrance où le plongeait à toutes les heures sa nervosité meurtrie ? Le patrimoine de Schopenhauer lui a toujours permis d’abriter son indépendance d’esprit, ses goûts de rentier dilettante, son existence de vieux garçon dissolu et son humeur instable et despotique.

Nietzsche fait remarquer, par manière d’éloge, que son patriotisme manqua de ferveur. Ses voyages en Italie, en France, en Angleterre lui ont ôté des préjugés à coup sûr. Sa culture gœthéenne l’élevait au niveau de l’humanitarisme du xviiie siècle. Mais dans cette indifférence dont il témoigne en 1813, quand toute la nation allemande courut aux armes, combien n’y a-t-il pas eu d’égoïsme blasé ? Il aimait ses aises. Il tenait pour un odieux désordre tout soulèvement populaire, même héroïque. À Francfort, en 1848, lors de l’émeute où périrent Auerswald et Lichnowski, il appela la troupe et, de ses fenêtres, fit tirer sur la foule. On sait le testament fameux par lequel il laissa une partie de sa fortune aux militaires survivants de cette journée de représailles. C’est ce qui prouve, dit Nietzsche, que pour lui la fin de l’État se réduit à nous assurer la protection au dehors et audedans ; et cette notion de l’État était simple et saine :