Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/156

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pathies de la foule. Comment le ferait-il ? Il ne partage ni ses préjugés, ni sa vie. Mais personne n’a souffert de cette solitude autant que le philosophe qui excelle à décrire l’attachement bestial des hommes à la vie. Toute leur apparente civilisation, leur migration fiévreuse dans le grand désert terrestre, leur souci de fonder des villes et des États, de faire des guerres, de concentrer ou de disperser leur confuse mêlée, leur façon de se copier et de ruser les uns avec les autres, leurs cris dans la détresse, leurs hurlements de joie dans la victoire, tout cela qui constitue l’animalité, Schopenhauer en a dit l’ignominie.

Mais peut-être Nietzsche oublie-t-il ici un peu Emerson. Car cet obscur tourment qui poursuit même les âmes vulgaires, cet étonnement, qui les saisit parfois, de vivre dans un rêve fiévreux de hâte et d’angoisse, ce « chuchotement d’âmes » et ce mystère dans lequel nous nous sentons plongés, c’est à Emerson surtout qu’il en doit la notion lucide et la conscience continue. Et c’est de son enseignement que Nietzsche se souvient, s’il conclut que notre vie n’est point saine et mérite pour cette raison la condamnation que prononcera le philosophe. Car le philosophe est initié aux nécessités de la vie plus profondément que les autres hommes. Il est donc leur juge ; et s’ils ne soutiennent pas la comparaison avec cette exigence d’une vie pure et pleine, qui n’apparaît qu’à la pensée des initiés, s’il est obligé de leur reprocher leur oubli du devoir, qui est de travailler à la civilisation supérieure, c’est entre eux et lui la guerre certaine. Cette guerre, le philosophe la déclare et, en tout cas, il ne peut l’éviter. Il présente à la multitude le clair et impitoyable miroir d’une vie transfigurée d’intelligence. Or, si en s’y regardant, elle se reconnaît difforme, comment ne le haïrait-elle pas de l’avoir instruite ?