Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/159

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elle-même illogique et bondissante. Le fond des choses à coup sûr est irrationnel. Mais qui sait si cette démarche illogique de notre raison n’est pas comme une façon pour elle de suivre à la piste le réel et de l’atteindre dans ses derniers refuges ?

Cela même du reste est peut-être une illusion suprême, Nietzsche le sait. C’est en désespérant d’elles qu’il édifiera, entre 1882 et 1888, ses hypothèses dernières. Son attitude est comparable à celle du poète tragique. De même que le poète fait surgir de la douleur humaine de radieuses figures d’héroïsme, ainsi le philosophe, pour nous sauver du désespoir intellectuel, dresse devant nous des théories illuminées de toute la douleur du penseur martyr. Et de ces illusions salutaires évoquées par lui, fructifiera une possibilité nouvelle de vivre, une réalité sociale nouvelle. Ainsi, c’est sa propre angoisse de philosophe que Nietzsche analyse quand il décrit le philosophe de la « connaissance désespérée ».

3o Les limites de l’homme. — Peut-être a-t-il touché plus juste, quand il a attribué à Schopenhauer cette troisième souffrance du génie qui lui vient de l’étroitesse des aptitudes humaines. À une intelligence immense de lucidité et d’étendue, Schopenhauer joignait un tempérament vulgaire. Souvent, plus tard, Nietzsche s’est gaussé de cette vulgarité d’instincts, qui faisait Schopenhauer dupe des mirages les plus grossiers où puisse se prendre une haute pensée. Dans la IIIe Intempestive, destinée à glorifier Schopenhauer, ce trait de sa physionomie morale est à peine accusé ; il n’est pas omis pourtant.


D’un regard douloureux, y est-il dit, Schopenhauer se détournait de l’image du grand fondateur de la Trappe, de Rancé, disant : « Ceci exige la grâce » [1].

  1. Ibid., § 3. (W., I, 412.)