Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/161

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souvenir reconnaissant de l’initiation ancienne. Pourtant là encore, ce que Schopenhauer lui apprit, ce fut surtout l’art de s’analyser. C’est ainsi que Nietzsche a souffert, lui aussi, de sa limite interne. Il était plus souple, plus riche de ressources que Schopenhauer ; mais à ses débuts, moins lucide. De là, cette gymnastique intellectuelle qu’il s’impose : élargir sans cesse par la négation provisoire, par le plus rigoureux examen critique, les résultats acquis de la pensée ; fortifier et épurer sans cesse son vouloir, en l’aguerrissant par le plus rude travail ; en le détachant avec stoïcisme, avec raideur et avec cruauté, de ses affections les plus tendres, quand il venait à y soupçonner quelque vulgarité. Très jeune, Nietzsche eut cette ambition impatiente et secrète : se rendre digne du génie qu’il sentait éclore en lui. Et comment le reconnaissait-il ? Par la méthode de Schopenhauer : Il expérimentait sur lui-même l’action du génie d’autrui. Si notre récit biographique est exact, il s’en déduit qu’en cela surtout l’Intempestive de Schopenhauer évoque des souvenirs tout personnels. Sa sœur avec raison nous avertit :


Qu’on mette le nom de Nietzsche à la place du nom de Schopenhauer, et au lieu de Gœthe, le nom de Wagner : tous les mots ne s’appliquent-ils pas aux faits de la vie intérieure de mon frère [1] ?


Nietzsche ainsi avait élargi sa personnalité en y accueillant par une intelligence compréhensive et passionnée la personnalité du génie ami. Ce qui naquit de cette passion d’ouvrir son intelligence et de l’approfondir par la sincérité, ce fut une nouvelle image de la sincérité

  1. E. Foerster, Biogr., II, 168.