Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/198

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


du savant, ce sont des formules qui donnent ainsi une prise sur les forces matérielles. Ce seront là les vérités. Cette utilité pratique assurera aux procédés métonymiques de la logique et de la science une supériorité marquée sur les métaphores du rêve et de la conscience confuse. Dans la lutte des images, la logique et la science l’emporteront de toute nécessité. Il y aura des hommes socialement consacrés à la recherche de ces formes de langage capables de guider utilement la pratique. Ils seront les héros de la vérité. Ils n’auront pas toujours de cette dignité une récompense humaine ; leur récompense vraie sera ce bonheur enivré qui éclate dans les premiers poèmes de Démocrite et dans l’orgueil de Socrate.

Parfois même ils croiront devoir proclamer leur « vérité », alors qu’elle ira contre la croyance et la pratique commune. Est-ce un mérite ? C’est une grande force. Toute vérité s’établit par la lutte. Les héros de la vérité sont ceux en qui la prédominance d’une image ou d’une métonymie nouvelle est accompagnée d’un tel sentiment de supériorité joyeuse que, dans l’enivrement de cette joie et par besoin de domination, ils engagent la lutte même sans espoir de vaincre. Ils sentent que leur personnalité elle-même n’existerait pas sans cette lutte ; et cette personnalité est si impérieuse qu’elle aspire à modeler les autres esprits à son image. Ce fanatisme est ce qu’on appelle la croyance au devoir de véracité, et peut donner une joie si forte que la mort au prix d’elle parait douce [1]. Ainsi périssent les martyrs du vrai ; et ils périssent tous pour un mensonge et pour une enivrante chimère. C’est en leur personnalité qu’ils croyaient, quand ils croyaient mourir pour la vérité.

  1. Theoretische Studien, 1872, §§ 71-73 ; Entwürfe, § 177. (W., X, 140, 210.)