Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


seurs, l’humanité supérieure peut prendre devant la douleur des mondes : la Sainteté, l’Héroïsme, l’Intuition du génie artiste et du génie métaphysique ; — 2o celle du positivisme sceptique (1876-1881), affranchie par des procédés d’analyse nouveaux que Nietzsche emprunte aux moralistes français et à l’utilitarisme anglais. Il se dégage alors de la croyance à tous ses anciens idéals. Il ne respecte et ne laisse subsister que la seule « Liberté de l’esprit », attachée à une vérité qu’il peut être effroyable de dévoiler, mais que notre seule dignité est de connaître ; — 3o une période de reconstruction (1882-1888), affranchie même de ce dernier idéal et de toute croyance au vrai, par attachement à la vie que le vrai peut faire périr. Alors Nietzsche, par réalisme, affirmera les « valeurs », même illusoires, dont la vie a besoin pour durer et prendre de la force.

Cette chronologie usuelle correspond approximativement aux trois masses principales des ouvrages de Nietzsche. Mais il s’en faut qu’elle nous rende compte comment ces systèmes s’appellent ou se repoussent ; pourquoi il y en a trois, ni plus, ni moins ; quel en est le lien et où sont les points de rupture. Questions auxquelles seule la vie de Nietzsche peut répondre. Car il n’a pas menti, le philosophe qui a prétendu n’avoir rien écrit qu’avec son sang [1] ; et il ressemble à Platon en cela encore qu’il a voulu penser sa philosophie « avec toute son âme ».

La pensée créatrice de Nietzsche surgit toujours d’une émotion musicale intensifiée jusqu’à l’extase. Elle s’attache alors à de grandes images radieuses. De certains poètes, Schiller, Kleist ou Otto Ludwig, avant de concevoir un drame, en voient les personnages principaux s’estomper dans un halo de lumière colorée, immobiles dans l’attitude qui symbolise toute leur

  1. Morgenröthe, fragm posth., § 590, 591. (W., XI, 382.)