Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/205

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vrante. Cette joie est probablement l’avant-coureuse d’une grande vérité. Elle annonce que la pitié et la bonté sont des moyens de satisfaire profondément le vouloir en nous. Il y a en nous un instinct qui approuve notre conduite, quand elle réalise la justice et la pitié. Entre cette conduite, qui tend à effacer les différences des vouloirs, et le vouloir vrai, tel qu’il préexiste à toute conscience, il y a donc probablement conformité. Il n’y aurait alors dans la réalité qu’un vouloir. La philosophie appuyée sur la science faisait croire que tout dans l’univers était joie et douleur. La philosophie appuyée sur la morale nous fait penser qu’il n’y a dans le monde qu’un vouloir et une vie en qui se passe toute douleur et toute joie.

Comment, en effet, y aurait-il plusieurs consciences où se passent les émotions ? La pluralité est liée à la notion du nombre, qui est liée elle-même à la notion d’espace et de temps [1]. Dans la conscience astreinte à voir les choses numériquement, toutes choses paraissent multiples. Avant elle, il n’y a donc pas de multiplicité. Le vouloir que n’atteint aucune conscience est unique nécessairement. Le problème demeure toutefois d’en savoir la destinée, et de déterminer si la somme de joies l’emporte dans le monde sur la somme des douleurs. Comment l’apprendre ? Tout ici est conjecture. Mais il y a un indice qu’il faut interpréter : C’est qu’il naît des hommes justes et bons. Ne peut-on pas croire qu’ils soient les messagers de ce vouloir profond qui vit dans les choses, et qui seul souffre de toutes les douleurs, comme il rayonne seul de toutes les joies ?

Or, les hommes doués de la faculté de se transporter par la pensée au cœur des autres êtres, et de participer à leur vie, désespèrent de toute vie. Ils voient l’humanité

  1. Fragmente, 1870-71, §§ 138, 139. (W., IX, 197, 198.)