Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/210

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du triomphe de la science, il entre bien de l’industrialisme et une véritable renonciation à la vie intégrale de l’esprit.

Depuis lors, à l’état d’esprit mythologique, a succédé et s’oppose létat d’esprit de la pratique et de la science. Le plus souvent, les deux états ont leurs représentants simultanément, qui se battent et cherchent à se refouler [1]. Il naît côte à côte des esprits attachés à leur croyance imagée et de froids calculateurs. Les Grecs de la première époque ont su concilier l’esprit imaginatif et l’esprit d’abstraction, mais de façon que l’imagination prévalût. De là ce qu’on appelle leur sérénité et leur civilisation toute dominée par des considérations d’art. Nul objet vulgaire, « ni la maison, ni le vêtement, ni l’amphore d’argile ne trahissait chez eux le besoin qui les avait inventés ». Les Grecs se jouent en quelque façon de la gravité, parce que de leur rêve coule pour eux une constante et radieuse joie.

Est-ce la vie heureuse ? C’est une vie que l’expérience n’assagit jamais. Elle fait des hommes passionnés qui souffrent souvent, n’ayant rien appris, et qui crient leur soufï’rance. L’homme qui s’est formé par l’expérience et qui se guide par la raison sera impassible dans le malheur ; sous la grêle du destin, il s’enveloppera dans son manteau et s’en ira d’un pas grave, les traits immobiles [2] ; mais, faute de croire aux illusions de la vie, il oubliera souvent de vivre. Quelle comédie faut-il le plus admirer ? Celle du bonheur grec de la belle époque, ou celle du stoïcisme grec qui inventa l’attitude noble, le mensonge héroïque de l’homme dans le malheur ? Les circonstances en décideront.

Cependant on voit que ni l’état d’âme mythologique

  1. Ueber Wahrheit und Lüge, § 2. (W., X, 206.)
  2. Ibid. (W., X, 207.)