Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/212

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civilisation nouvelle éclairée par la beauté ? Ou au contraire, devons-nous attendre déjà le dernier crépuscule ?

On voit combien, pour Nietzsche, s’élargit ce simple problème des facultés de connaître. Dès sa première philosophie, il est d’avis qu’une pensée confinée dans l’abstraction rationnelle serait frappée d’une irrémédiable déchéance. Et toutefois la pensée abstraite nous est nécessaire. Car il y a une décrépitude aussi de la faculté iniaginative. Les mythes vieillissent. Les religions passent. Le réseau des illusions dont l’humanité s’enveloppe a besoin sans cesse d’être déchiré pour s’agrandir. Dira-t-on que la mythologie meurt ? Non ! elle s’approfondit de plus en plus, et un mysticisme se fonde qui tient compte du savoir acquis. Le point où nous sommes arrivés est celui où il apparaît que les religions positives, qui nous infligent des mythes indémontrables, sont impuissantes à diriger la civilisation. Elles étaient vivantes quand elles nourrissaient l’imagination humaine et lui permettaient à son gré d’inventer des images divines et consolatrices. Chez les Grecs, la mythologie de la cité était inventive. Aujourd’hui, les croyances sont figées et s’imposent comme des règles. Dès lors, la vie lésa quittées et elles ont mérité la mort [1]. Il ne peut y avoir de fixe que les règles de la logique et de l’expérience. À rivaliser avec les concepts de la logique, éprouvés expérimentalement, les mythes de la religion sont destinés à succomber. Qu’ils périssent donc, puisqu’ils sont les plus faibles !

Le christianisme surtout a perdu de sa force. On a essayé toutes les formes de la vie chrétienne, les plus graves et les plus relâchées, les plus méditatives et les plus extérieures : aucune d’elles ne retient plus les fidèles. Le christianisme d’aujourd’hui se fissure et se liquéfie

  1. Fragmente, 1870-1871, § 159. (W., IX, 211.)