Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/220

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firmait, l’art aussi serait une expression plus vraie de la réalité des clioses que la science. D’abord il nous maintient dans la région des images et du sentiment ; et c’est assurément là une vie intérieure plus profonde que celle de l’abstraction. Mais au-dessous du flot mouvant des sentiments, d’où les images émergent comme « la buée lumineuse qui plane sur la mer à l’aurore », il y a le courant, le rythme même et le sourd mugissement du torrent intérieur ; et c’est ce flux et ce reflux qui fait le bercement de la musique. Nous sommes ensorcelés alors au point d’aimer la vie dont il traduit le mouvement. Ce sortilège qui nous fait croire que la vie est bonne, est ce que nous appelons la beauté [1].

Comment pourtant peut surgir cette apparence belle, si dans le fond des choses vit une cruauté sans bornes, un appétit brut et un vouloir sauvage ? Comment cette sphynge griffue, la Nature, montre-t-elle parfois un visage de vierge, et d’où lui vient son sourire ? Comment nous fait-elle croire que le vouloir éternel a enfin atteint son but qui est le bonheur ? Est-ce réalité ? Non. Nous savons à présent que c’est là un pur mirage ; un rêve du vouloir. Le vouloir, pour que l’existence nous paraisse belle, recouvre d’un voile de rêve la laideur de l’existence. C’est pour les entrevoir à travers ce voile que Faust en toutes les femmes croit reconnaître Hélène. Mais en supposant qu’il y ait dans Faust ce don de transfigurer toute la réalité, croit-on qu’il n’y ait pas des femmes qui se rapprochent de l’idéal d’Hélène plus que d’autres ? N’y a-t-il pas une beauté extérieure ? C’est le problème même de la relativité de notre connaissance que Nietzsche retrouve ainsi à propos de l’art, et il faut se souvenir de

  1. Dionys. Weltansch. (W., IX, 94) ; Tragöd. u. Freig., § 55 ; — Fragmente 1870-1871, § 143. (W., IX, 101, 201.)