Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/232

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Au contraire, il ne met sous nos yeux que des conflits mortels. Il a souci de maintenir vivante en nous l’émotion qui vient de ce que toute existence est menacée et éphémère. Mais il sait nous faire perdre l’angoisse qui nous vient de la certitude de mourir sans laisser aucune trace dans la durée. Il nous donne le sentiment qu’il y a des moments qui valent une éternité, et qui compensent toutes les détresses. L’enthousiasme de se préparer à une lutte pour la justice et pour la solidarité humaine procure des instants d’ivresse, qui à eux seuls justifient la vie ; et l’art suscite cet enthousiasme. Il n’est pas sûr que tous les vivants aient leur racine dans un grand et universel vouloir. Mais l’art leur en donne l’illusion. Cela suffit pour détendre l’efi’royable tension que nous impose le sentiment clairvoyant des tâches qui nous sont assignées [1].

Aucun art ne procède mieux à cette lustration calmante que la musique. Les arts plastiques y sont plus impropres. La gesticulation et l’attitude de l’homme dépendent de son état d’âme. Comment dans notre présent état de souffrance, de mutilation, d’ennui, de misère et d’improbité, aurions-nous des attitudes de noblesse ou de joie ? Alors vient la musique libératrice. Elle seule est détachée de la laideur du monde visible. Elle dirige notre regard audedans de nous. Comme Franz Liszt l’avait enseigné, elle recrée toute notre vie intérieure, sans le sec’ours des mots et des conventions glacées que les mots enferment. Elle nous embrase d’émotion pure. Cela suffit pour que toutes les âmes sentent leur lien fraternel [2]. La musique nous ramène à la nature, mais elle nous donne de cette nature une image empédocléenne, transfigurée, qui en fait une

  1. Richard Wagner in Bayreuth, § 7. (W., I, 542.)
  2. Ibid., § 8. (W., I, 550.)