Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/258

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ne grandit que par sa cime ; et tout arrêt de sa croissance en présage déjà le dessèchement.

Mais il y a pis. Non seulement l’inculture arrête la croissance en hauteur de l’humanité. Les fleurs qu’on lui voit porter, loin d’être issues de la sève de chaque peuple, sont entées sur la souche nationale par greffe étrangère ; ou encore ce sont des fleurs artificielles. Et le ridicule est à son comble, quand il se trouve des hommes pour admirer cette floraison où l’hybridation le dispute à l’artifice.

Les Allemands, selon Nietzsche, sont passés maîtres à cette singulière horticulture. Si la civilisation supérieure se reconnaît à l’empreinte d’un génie unique dont est marquée la vie entière, il y a, en effet, chez les Allemands, une unité non moins géniale de l’inculture. Tous les modernes vivent à l’aise dans le chaos des styles. Chez les Allemands, le système des négations de la vie cultivée est devenu cohérent. Ils sont barbares avec unanimité ; et c’est une barbarie stylisée que la leur [1]. La guerre contre cette grave maladie sociale, contre cette aberration collective du sentiment même de la vie, voilà l’objet que se propose la première polémique de Nietzsche, celle de Considérations intempestives. Elle est sa première « transvaluation de toutes les valeurs ; » ou, dirons-nous, la première intervention chirurgicale qu il se permette en sa qualité de « médecin de la civilisation » ? Ses métaphores pendant longtemps mêleront le langage idéaliste des valeurs avec la terminologie des sciences de la vie et de la médecine, jusqu’au jour où il asseoira le système le plus idéaliste qui ait paru, appuyé uniquement sur des jugements de valeur.

Jamais campagne ne s’ouvrit avec plus de précautions pour s’assurer les auspices favorables. Nietzsche se sent

  1. David Strauss, der Bekenner, § I. (W., I, 187.)