Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/259

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d’accord avec tous ses maîtres, les philosophes et les poètes. Il les évoque tour à tour pour leur faire déposer leur témoignage accablant : Lessing, dont la flamme ardente et délicate fut étouffée par tant de sournoises hostilités ; Winckelmann, qui dut aller mendier son pain chez les Jésuites ; Schiller, dont la pâleur phtisique accuse la longue et étroite misère ; Hœlderlin acculé à la folie ; Kleist qui se tua de désespoir ; Schopenhauer, toute sa vie occupé à soulever la dalle d’oubli sous laquelle il est enseveli ; Gœthe, si triomphant en apparence, mais creusé de si douloureuses rides que même les profanes y lisaient la peine de la longue lutte soutenue [1].

La description que fait Nietzsche reproduit contre l’Allemagne l’accusation dramatique, et illustrée de grands exemples, que nous avions pu lire dans Stello d’Alfred de Vigny, dirigée contre la France et l’Angleterre. La bourgeoisie moderne, en tout pays, étrangle sous la rancune de sa médiocrité le génie naissant. Artisane d’une sélection à rebours, elle tue les exemplaires d’élite, par lesquels l’espèce présente approcherait de l’humanité supérieure. Voilà pourquoi le génie, quand il paraît, se montre à nous sous des traits si hagards. Visiblement, tous ces grands hommes, qui ont passé parmi nous dans une attitude qui les montre aux écoutes, prêtant l’oreille, ou interrogeant de la voix les échos muets, sont parmi nous des exilés. Ils étaient notre instinct qui, déjà, explorait les régions où s’ouvrent des possibilités de vie nouvelle. Nous les avons poursuivis de haine ; et l’obligation pour eux de se masquer pour vivre parmi nous sans mourir, est, de toutes les contraintes où nous les avons fait vivre, la plus répugnante. Nous les avons garrottés d’opi-

  1. Strauss, der Bekenner, § 4. (W., I, 207.) — Schopenhauer als Erzieher, § 3. (W., I, 404-408.)