Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/276

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


l’autre occupation ont cela de vulgaire que l’homme se fuit, s’échappe, évite de penser. Il ne veut pas se souvenir qu’il n’a pas de propriété dans le temps, si ce n’est de la plus brève durée. Les plus coupables sont donc ces savants qui, par oisiveté ennuyée, continuent leur inutile ou fiévreuse besogne, afin d’éluder les questions qu’on se pose, dans la solitude silencieuse, sur l’origine, le pourquoi et la fin des choses.

Socialement, de quelle valeur veut-on que soient des hommes aussi courbés sur leur peine ou aussi vains dans leur distraction ? La qualité même de leur recherche souffre de ce qu’ils sont grégaires. Beaucoup suivent aveuglément des maîtres qui n’ont pas de supériorité. On en voit de si subordonnés, qu’ils travaillent par fidélité aux chefs. Mais sont-ils chefs eux-mêmes dans la corporation, ils travaillent par vanité. Ils deviennent à leur tour des puissances qui entrent dans le complot des intérêts sinistres. Ils adultèrent le devoir. Ils en viennent à donner pour des vérités ce qui est conforme aux intérêts des castes, des églises et des gouvernants. Ils s’assurent ainsi des prébendes. Ils distribuent une science diluée, dite populaire et faite pour « le grand public ». Ils osent, tant ils méprisent le peuple, lui offrir, pour se réconforter, ce breuvage dans des coupes grossières. Ils ne savent pas « penser grandement au sujet du peuple », alors qu’il suffit à peine des plus grands esprits pour se faire du peuple une idée assez noble et assez haute [1]. Une fois de plus, par là, ils tuent de la vie. Ils éveillent à la conscience la force populaire, qui, dans son demi-sommeil, accomplissait sa dure besogne. Mais en l’éveillant, ils la maintiennent médiocre, c’est-à-dire qu’ils l’acculent à la souffrance

  1. Nutzen und Nachteil der Historie, § 7. (W., I, 346.) « Schafft uns den Begriff eines « Volkes » : den könnt ihr nie edel und hoch genug denken.