Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/280

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et d’effets. Cela est fiction de notre part. C’est nous qui dessinons cette régularité sur la surface mouvante des choses. Nous projetons sur le réel un réseau lumineux où toutes choses prennent des contours saisissables. Hors de là, tout est chaos. Nous vivons, avec cette faible lueur, dans une obscurité hantée de forces redoutables. Mais nous ne sommes pas captifs de ces forces. Le réseau même des nécessités lumineusement dessinées par notre esjDrit n’est pour nous qu’une façon de nous orienter. Nous suivons le courant qui s’accuse le mieux dans cette lumière intellectuelle. Mais nous pouvons y échapper en plongeant en profondeur, par le vouloir et le sentiment. Car nous avons tracé nous-mêmes le sillage où nous nous mouvons.

Il n’y a de raison, et dès lors, de nécessité qu’en nous. On peut la défaire, si elle devient une entrave au lieu d’être une commodité. Ne devrions-nous pas nous sentir libres par elle, puisque le seul bonheur possible pour nous au monde est dans la clarté que la raison nous donne ? Alors Nietzsche en vient à penser que l’art et la science ne diffèrent plus. C’est de la raison encore et de la plus haute, que l’imagination de l’artiste, puisqu’elle ordonne et pétrit les faits pour les accommoder à notre besoin intérieur [1]. Le grand bonheur que nous donne l’art vient de ce que nous expérimentons par lui notre pouvoir d’agir sur les choses. De même la science est une faculté de reproduire en pensée la construction même des mondes, la rotation des soleils, la naissance des organismes. Elle est une intuition d’art élargie. Par là, elle nous émancipe.

Mais en rapprochant l’art et la science, comme les

  1. Ibid., p. 415. « Die höchste Vernunft sehe ich aber in dem Werk des Künstlers. »