Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/287

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tyrannie, si ce n’était chimère ; car c’est la tradition elle-même qui suscite toujours les révolutions.

3o Aider la révolte de ceux qui souffrent : c’est donc le troisième devoir. — Rien n’importe à la vie comme d’élargir, de disloquer, d’abattre des vieilles dépouilles. Une obscure, insatiable et puissante poussée le veut. Vivre, c’est grandir, et c’est donc détruire. Ici, Emerson et Lamarck se rejoignent ; et les lois de la vie sociale ne diffèrent pas des lois biologiques. Les castes, les privilèges, les dynasties, toutes les formes du droit et de la moralité méritent de périr quand elles étouffent les vivants qu’elles devaient soutenir et protéger ; et la vie, pour croître, use de cette ingratitude nécessaire. Elle se révolte, quand les formes vieilles la font souffrir. Le savoir historique peut précipiter cette métamorphose. Connaître les débuts humbles ou impurs des institutions ou des états d’âme qui nous tyrannisent, quelquefois par notre propre admiration, c’est nous affranchir. Il apparaît que dans toutes les formes politiques, dans toutes les institutions de famille, de droit, de moralité, il y a de l’erreur, de la brutalité, de la cruauté irrationnelle. Tous les grands hommes montrent des tares. Aucun ne souffre d’être vu de près. Leur action fascinante sur les foules exige le lointain et cette atmosphère de sentiment qui les voile. L’histoire nous renseigne sur les besoins auxquels ils ont autrefois suffi. Mais la contradiction va croissant entre le prestige suranné des hommes ou des institutions, et le besoin présent. Alors, ce sera un antagonisme intérieur plus redoutable que le conflit allumé dans l’âme des héros par la contemplation d’un grand passé. L’admiration les poussait à rivaliser avec d’illustres devanciers. La constante comparaison qu’ils faisaient de leur modèle avec eux-mêmes ne leur laissait pas de repos. Nous, nous voulons terrasser le passé, parce que nous le méprisons.