Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/291

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


germanique plus que ne fera la haine des vaincus. Par surcroît, ses philosophes s’en mêlent ; ils cherchent des prédestinations divines à des réalités brutes. Eduard von Hartmann demande aux hommes « de livrer leur personnalité au processus universel » : Il veut que cette personnalité s’écoule comme une goutte anonyme dans la clepsydre des temps. Il offre le triomphe de Krupp comme la fm où s’acheminent avec nécessité les mondes. Alors, le crime de l’historisme allemand est consommé, mais aussi son ridicule est sans bornes [1].

Nietzsche oppose à cette glorification métaphysique du fait sa métaphysique nouvelle de la vie, lamarckienne d’inspiration, mais qui monte de la région des faits à la région des valeurs. Il montre combien toute vie se fraie péniblement son sentier ; comment, dans un univers livré au hasard, la raison ne s’introduit que par des individus préoccupés de tirer parti de ces hasards brutaux dont ils se garent, et qui réussissent, au terme d’une longue évolution personnelle, à se créer une vie digne d’être vécue.

Les trois formules de l’histoire distinguées par Nietzsche correspondent aux trois types d’humanité [2]. L’histoire critique satisfera l’humanité révoltée et sensible de Rousseau ; l’histoire traditionaliste convient à l’humanité gœthéenne conservatrice et idyllique ; mais l’histoire monumentale, si elle doit stimuler les grands agissants, correspond-elle à l’humanité schopenhauérienne ? Le héros du vrai, dont toute la vie se consume à la besogne de comprendre, est-il aussi le héros de l’action ? Ne devrait-il pas préférer l’histoire critique ? Ce grand problème sera l’un des pivots autour duquel tournera le système de Nietzsche.

  1. Ibid., § 9. (W., I, 358, 366.)
  2. V. plus haut p. 157 sq.