Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/31

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La grande nouveauté de la pensée nietzschéenne, c’est qu’elle fait de la philosophie une théorie de la civilisation, c’est-à-dire de la vie supérieure que peuvent vivre les hommes [1]. L’image que nous donnent de l’univers la métaphysique et la science [2] fait partie de cette civilisation supérieure qu’il nous faut réaliser. Les grands novateurs de la philosophie moderne, Descartes, Kant et Auguste Comte, avaient pris, pour point de départ les sciences exactes et naturelles. Remontant du simple au composé, après avoir défini les conditions de la connaissance en mathématiques, en mécanique, en physique, en biologie, ils avaient essayé d’aborder la science de la morale et des sociétés. Nietzsche procédera par une démarche inverse. Les civilisations humaines sont de grands ensembles. Les méthodes de la connaissance, la notion du vrai, comme aussi la façon de se conduire et la notion du bien, diffèrent dans les sociétés comme leur sentiment même de la vie. Mais au terme, ce qui exprime le mieux ce sentiment secret, ce sont les formes d’art.

Il n’est donc pas inutile de rappeler que le livre de la Naissance de la Tragédie est un extrait d’un grand ouvrage que Nietzsche préparait sur les Grecs, et qui aurait atteint sans doute des dimensions aussi vastes que les quatre volumes où sont condensés les cours de Jacob Burckhardt. Cet ouvrage qui se construisait dans sa pensée, Nietzsche ne l’a pas achevé ; et peut-être était-il impossible. Mais le livre de la Naissance de la Tragédie eût été impossible à son tour, si ce grand ouvrage n’avait pas au moins été esquissé. Nietzsche projetait de l’écrire

  1. C’est ce que les Allemands appellent Kulturanschauung.
  2. C’est ce que la philosophie classique des Allemands appelle Weltanschauung.