Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/317

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lui laissons pas croire que sa vie se réduit à n’être qu’ « un point dans le développement d’une famille, d’un État, d’une science » [1]. La culture vraie fait émerger l’homme de ce torrent des choses qui passent ; ou, si l’on aime mieux cette autre image familière à Nietzsche, le fait plonger par-delà les remous superficiels de la vie actuelle, jusqu’aux profondeurs où se conservent, dans une mémoire immobile et dans un impersonnel vouloir, les images et les actes immortels. Ainsi, nous nous retrouverons nous-mêmes, comme le voulait Pascal, dans ce qui ne périt point (im Unvergänglichen) [2].

C’est là une notion très difficile à saisir. Elle tendrait à faire croire que l’œuvre de l’éducation est impossible, comme chez Schopenhauer. Comment modifier un caractère « intelligible », enfoui au fond de nous comme une forme pure immobile ? Mais cette fixité n’existe que dans la représentation, et elle est déjà une forme de la conscience [3]. Le réel profond, ce sont les instincts mouvants ; c’est l’effort de la volonté unique où ils s’intègrent. Ce qui est en dehors du temps, c’est cette mémoire où résident les archétypes des images, des caractères, et ce vouloir qui nous offre, dans la représentation, ses aspects divers.

Il peut donc y avoir, dans l’éternel, du multiple non pas numérique, mais qualitatif, comme il y a, dans la pensée d’un même artiste, une multitude d’images, par où se traduit cependant une même force créatrice. Une telle force plastique travaille en chacun de nous. L’éternel en nous est justement cette force mouvante, qui se manifeste dans la conscience sous la forme d’un style unique

  1. Schopenhauer als Erzieher, posth., § 4. (W., I, 431.)
  2. Ibid. (W., I, 431.)
  3. Geburt der Tragödie, § 155, 156, posth. (W., IX, 207, 209.)