Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/347

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I. — Le problème de la sérénité grecque.


Nietzsche, dès son premier livre, a eu le sentiment orgueilleux et juste d’avoir ajouté un acquis définitif à toute théorie de la civilisation. Son mérite essentiel n’est pas, comme il l’a cru, d’avoir éclairé un fait mystérieux de psychologie religieuse. C’est d’avoir, par son essai d’analyse, mis en lumière ce grand fait d’histoire générale : Les civilisations s’expliquent en grande partie par le sentiment qui en éclaire ou en assombrit la vie, et elles se transforment par de puissantes métamorphoses de ce sentiment.

Pas d’aperçu plus fécond en conséquences. On ne comprend rien au christianisme de la première communauté, si l’on ne se doute pas que le sombre esprit moralisant, la rude prédication civique de Jean-Baptiste a cédé, un jour de Pentecôte, à une extatique révélation de ruisselante et de tendre joie qui venait de Jésus [1]. Tout le triste baptême de repentance institué par l’austère nabi vêtu de poil de chameau fut relayé par le baptême de feu qui faisait balbutier comme dans l’ivresse la communauté délirante. Le grand lyrisme des vieilles espérances messianiques s’achevait dans cette fièvre où la cloison venait de tomber entre l’avenir et le futur, où l’on possédait l’éternel dans une présence immédiate.

Le mysticisme chrétien s’est nourri de ce sentiment de joie où la parousie du Rédempteur résorbait comme une flamme tout le monde visible. Mais, par périodes, en des âmes, en des sectes, en des peuples plus sensibles au dur commandement abstrait de la loi,

  1. C’est la nouveauté certaine et solide du livre de C.-A. Berroulli, Johannes der Täufer und die Urgemeinde, 1917.