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CHAPITRE PREMIER

LA TRAGÉDIE GRECQUE



Nietzsche, en écrivant son premier livre, devinait l’accueil hostile de l’opinion savante. Il crut pourtant que son livre était un acte dû. L’accueil momentané lui causait de l’émotion nerveuse, mais le laissait calme d’esprit. « Je compte sur une marche silencieuse et lente à travers les siècles », écrivait-il avec un orgueil candide [1]. Il était tranquille sur les conséquences lointaines. Pour lui, cet acte dépassait infiniment les résultats de la science philosophique acquise et ceux de l’esthétique allemande, issue des classiques. En renouvelant l’idée de la civilisation grecque, Nietzsche assurait l’avènement d’une nouvelle civilisation allemande. Il croit avoir discerné « ce qui était inintelligible pour toute esthétique jusque-là ». Il s’agit avant tout de dépasser vigoureusement le Laocoon de Lessing [2]. Les notions classiques du sublime et du beau, de la sérénité grecque, du tragique enfin, legs de Schiller et de Gœthe, il se proposait de les refondre à la flamme d’une inspiration nouvelle, d’un sentiment et d’une philosophie de la vie que lui avait suggérés son interprétation neuve de la vie grecque.

  1. 4 février 1872. (Corr., I, 127.)
  2. 7 octobre 1809. (Corr., II, 170.)