Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/353

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tout le rituel de la danse dionysiaque, s’expliquent si l’on songe que le dieu, c’est d’abord le danseur-chef, l’inspiré qui crie son émotion ? Puis cette émotion projette hors d’elle une forme divine entrevue dans l’extase collective où le chœur entier est plongé. Or s’il en est ainsi, toute l’archéologie contemporaine et l’ethnographie la plus sûre ont retrouvé les résultats de Nietzsche [1].

Mais qui était ce grand éphèbe, ce Μέγιστος ϰοῠϱος, frère de ceux qui l’invoquaient dans la frénésie de leur danse, et plus puissant qu’eux ? En Crète, il s’appelait Zeus ; il se dénommait Dionysos en Thrace ou à Eleuther, en Attique ; il portait le nom de Thésée à Marathon ou à Trézène. Et de même des tribus, des dénies sans nombre adoraient quelque Coré, une fille issue de la grande mère féconde, la Terre, Déméter. Elles ne se ressemblaient pas toutes. La Coré de Délos, qui représentait l’idéale virginité, ne ressemblait pas à celle d’Éphèse, symbole de l’idéale fécondité. Celle de Cythère ou de Chypre, tout amoureuse, comment eût-elle été pareille à la Coré des Athéniens, nommée Athéna ? Ainsi de la vieille croyance magique, du vieux besoin de défendre la tribu, de la faire prospérer, de l’incarner, naissaient des dieux et des déesses. Ils n’avaient guère de personnalité d’abord. Mais ils reflétaient l’état social. La superstition des paysans du continent, conservée par Hésiode, n’enfantait pas les mêmes dieux que les tribus guerrières des îles ioniennes de l’époque héroïque. Quand la légende parle de cette lutte d’Hésiode et d’Homère, où Homère fut vaincu, elle se souvient que les dieux rustiques béotiens, la Théogonie des agriculteurs, étaient préférés à la cour brillante des

  1. V. Gilbert Murray, Four stages of greek religion, 1912, p. 68 ; et l’interprétation de l’Hymne des Curetés crétois de Dicté, dans Jane E. Harrison, Themis, p. 1-30 ; de la partie rituelle des Bacchantes d’Euripide, ibid p. 38-49.