Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/366

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trice d’idées, pourtant n’est pas éteinte en nous. Or, que peuvent faire des idées, si ce n’est aspirer à l’existence ? Que nous veut l’idéal, s’il ne consent pas à devenir réel ? C’est pourquoi les idées travaillent le monde moderne d’une fièvre continue. Car cette existence qu’elles ne trouvent plus dans une région transmondaine évanouie, où la puiseraient-elles si ce n’est dans l’effort humain, qui les absorbe, qu’elles transforment et qui les restitue au monde, réalisées ?

Ainsi dans le monde moderne, pas une pensée qui ne devienne mobile d’action. Le grand calme médiéval, où se figeait le catholicisme, a fait place à un mouvement continu. Car il n’est plus certain que le parfait existe de toute éternité et que son existence palpite dans l’idée même que nous avons. Mais si Téternité qu’il nous est donné d’atteindre ne vit que dans le domaine de l’action, comment la saisir, la fixer, la concevoir même ? Dans l’action tout s’écoule. Il n’y a qu’une réponse : le moyen âge qui se croyait pure religion, apparaissait, au dehors et dans les âmes, comme civilisation. La religion décidait de toute la structure des esprits. Elle émaciait les corps dans l’ascétisme. Elle bâtissait les cathédrales d’idées de la philosophie scolastique. Elle calait sur d’énormes murs les nefs des églises, aux voûtes desquelles s’épanouissait une nuit pleine de présences invisibles et traversée de mystiques lueurs. Elle dressait aux portails les Vertus et les Vices, l’Ancienne et la Nouvelle Loi. Elle déchaînait sur les murailles des Campos Santos la bataille des anges et des démons se disputant les âmes. Elle était présente à toutes les heures du jour par des rites et des observances qui enchaînaient les actes et modelaient les vouloirs. Faite pour l’attente d’une autre vie, elle embellissait partout la vie terrestre et flottait sur elle comme une auréole. Elle ne se comportait pas autrement qu’une pensée toute humaine. Retenons ce grand ensei-