Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/373

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rongée d’ulcères. Les tares secrètes, les laideurs, les manies pathologiques, les lézardes qui crevassent les caractères, toutes ces impressions désespérantes sont étalées chez les romanciers ou les poètes naturalistes par touches séparées, sans ombres, dans une lumière crue et triste. La peinture suit la même loi de brutalité. L’artiste accepte la tyrannie de l’objet. Il le peint tel qu’il est, avec sa difformité, dans sa couleur sans ombre, avec ses mouvements décomposés par la photographie instantanée. Il étale le bitume des ciels encrassés du Nord, les flaques d’eau visqueuses des rues, le fourmillement loqueteux des cités industrielles. Toutes les voix ont le droit de s’élever. Toute une humanité en guenilles ou en falbalas fangeux, menant son existence d’atelier ou de bouge, avec des visages blafards, des corps déjetés par la misère ou par la débauche, apparaîtra pour la première fois au grand jour de l’art.

Ainsi l’art naturaliste, comme la science, s’interdit de transposer, de composer, d’imaginer. Il expérimente. Toutes les déformations, mais surtout celles qui idéalisent ; toutes les illusions, mais surtout celles qui ennoblissent, il les proscrit. Il s’agit de libérer la vie vigoureuse, mais surtout la vie vulgaire de notre nature et des forces naturelles. Il aimera mieux nous exaspérer que de faire douter de sa sincérité clairvoyante. Puis, quand il aura épuisé les harmonies sombres de sa symphonie de désespoir, quand il n’aura plus rien à nous révéler qui fende le cœur, il avouera qu’il reste encore des fêtes de la lumière, de la douceur agreste, une noble splendeur sur les fleuves, où se mirent des monuments augustes, de magnifiques corps aux chairs glorieuses, et en nous des vertus exquises ou stoïques. La civilisation présente est ce mélange de hideur et de rayonnement, de pourriture et de fécondité, où la vie cherche à se