Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/384

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à ce qui arrive pour la force des chefs temporels, on n’en juge pas par le succès. On en juge par des qualités, La nature est un flot de vie qui se cherche une forme. Le grand homme ébauche une forme nouvelle où accueillir ce flot qui se fraie une voie à travers les fissures des formes mortes. On s’aperçoit tout à coup que les idées, les émotions les vouloirs des hommes se remettent à bouger et suivent une nouvelle ordonnance. Les parois les plus solides des institutions, fondues au brasier, se figent selon une arcliitecture changée. Un rythme qu’on n’avait jamais entendu discipline les âmes. Il faut donc admettre, au-dessous des faits perceptibles de la vie de l’âme et de la vie sociale, des faits purs invisibles, qui pourtant sont présents ou déjà se préparent dans tous les faits observés, et qui en font la structure cachée. Ils n’apparaissent jamais à cet état pur. Ils n’existent pas en dehors des faits bruts qu’ils modèlent. Le grand homme est celui qui discerne ces faits, d’une intuition instinctive ou visionnaire. Le moindre branle qu’il imprime au réel en renverse alors les bases mêmes. Il voit ou fait surgir ce qui ne sera jamais de l’histoire, et ce sans quoi l’histoire n’aurait pas de sens ; ce qui ne sera jamais un acte, et ce dont s’inspirent tous les actes ; ce qui fait que l’humanité, dans la durée si brève, peut vivre ce qui ne périt point. Cette vie qui préexiste à tout ce qui y entre pour la composer, le génie seul en voit l’unité et, en la voyant, il la crée.

Il y a donc vraiment des âmes maîtresses et, auprès d’elles, des âmes qui les servent. Kant a voulu pour toutes les consciences l’autonomie morale. Comment l’auraient-elles, si elles n’ont pas l’autonomie de l’esprit ? Peut-on allumer la vie de l’esprit chez les humbles ? Ceux qui n’étaient que travailleurs peuvent-ils devenir des créateurs ? Ç’a été là certainement la croyance de Jésus ; et c’est pourquoi sa prédication a enivré tant de cœurs. Il a paru aux