Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/385

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hommes l’exemple vivant de ce que peut une parole qui exige la métamorphose intérieure totale et qui, à peine entendue, la produit. Une affreuse tentation s’approche alors de ce jeune et ambitieux Nietzsche, à l’idée que le christianisme peut-être recèle un sortilège supérieur au sien. Il n’a pas connu de pire souffrance. Entre Jésus et lui s’engage le litige qui sera de savoir s’il y a des maîtres et des serviteurs. Nietzsche soutiendra d’abord que la royauté spirituelle ne se partage pas. La loi du génie serait hétéronomie pour la foule. La loi des foules est hétéronomie pour le génie. On ne peut fondre l’une dans l’autre les deux sortes de consciences ; et on briserait leur moule à toutes deux plutôt que d’y réussir.

Pourtant est-ce vrai d’une vérité indestructible ? Ce n’est peut-être qu’un fait ancestral. D’où vient-il ? En connaître l’origine, ce serait déjà pouvoir le modifier. Aucune évolution n’est à son terme ; aucun avenir n’est fermé. De combien d’aïeux modestes a-t-il fallu la vaillance et la sagesse accumulées pour aboutir à un homme supérieur ? Que de besognes élémentaires de l’esprit pour préparer une trouvaille de génie ? Dès lors la sève des ascendants oubliés et le mérite des travailleurs obscurs ne survivent-ils pas dans l’œuvre des disciples nés d’eux et qui les dépassent ? Et si les humbles ont fourni la substance du génie, pourquoi désespérer qu’ils s’élèvent avec lui d’une même ascension ? Le monde est Amour et Intelligence jusque dans le dernier grain de poussière : c’est donc pour une montée dans l’amour et l’intelligence qu’il est fait. Un jour viendra où Nietzsche fera chanter dans notre âme le plus haut et le plus lointain Amour (die Fernstenliebe). Dès maintenant, il lui faut dégager en nous la plus haute Intelligence. Elle s’appellera la liberté de l’esprit.