Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/41

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lement unique. Le rêve grec a été un défilé lumineux de formes belles ; et les poèmes d’Homère offrent un exemple de ce rêve, où passent, sans ordre notable, mais en une théorie ondoyante et souple, ces formes radieuses.

Les dieux de la Grèce dont Apollon n’est que le plus brillant, celui qu’on peut détacher de cette file éblouissante à titre d’exemple et de symbole, offrent l’image parfaite de cet idéal d’existence qui surgit dans le rêve grec, et où le vouloir à la fois se déploie et se contient, où la joie est légère et comme dématérialisée. De là ce que l’on appelle la sérénité des Grecs. C’est elle que les plastiques grecs font rayonner sur le visage de leurs statues, fantômes lumineux qui, sur un mot du statuaire, émergent de ce Styx bienfaisant où, au fond de nos consciences, naissent nos songes.

Mais plus profondément que l’imagination, il y a le vouloir, unique lui aussi daus l’univers. À vrai dire, c’est cette volonté mobile qui cherche à se fixer en images. Pourquoi ? Pour se délivrer. Car vouloir, c’est souffrir. Avoir conscience de souffrir, c’est autre chose que souffrir. La conscience de souffrir est déjà sereine. Preuve certaine que la conscience est l’unique source de joie. Le but dernier du vouloir est donc de se procurer de lui-même une image claire, dans la contemplation de laquelle il se perdrait avec sérénité [1]. Ainsi le monde, Schopenhauer l’avait dit avec justesse, est souffrance et lutte et déchirement ; mais il est aussi représentation lumineuse déversée sur toute cette souffrance et mirage consolateur. Plus la conscience atteint en son fond ce vouloir qui lutte dans le monde, plus est puissant le charme qui endort l’éternelle douleur. L’art parfait serait celui qui instillerait ainsi un philtre d’en-

  1. Geb. der Tragödie, posth., § 136. (W., IX, 193.)